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Les Batignolles, un village moderne à Paris

Par Maxence Quillon / Publié le 20.10.2014
Au nord-ouest de Paris, le quartier des Batignolles semble préservé de l'affluence des touristes. Pourtant, les recoins de cet ancien village populaire, sis entre la place de Clichy et la porte d'Asnières, réservent bien des charmes à qui se promène en ses ruelles.


Photo: R. Marquenie via Flickr
Photo: R. Marquenie via Flickr

On aurait tort de croire que les Batignolles ne sont, à Paris, qu'un ennuyeux faubourg, qu'un quartier subalterne, ou, parler comme un journaliste du XIXe siècle, qu'une "banlieue sans intérêt" (1). Il est vrai qu'une douceur de vivre flotte sur les ruelles qui s'ordonnent autour de la petite église blanche Sainte-Marie, mais, en réalité, Les Batignolles sont aussi un lieu animé et branché de Paris qui profite d'une importante métamorphose urbaine.

La "petite ruche" des Batignolles

Que le promeneur se perde un peu aux Batignolles, il constatera l'animation sereine du quartier. Après avoir quitté le bruit et l'effervescence de la place de Clichy, qu'il s'arrête un moment à la terrasse intérieure du Bistro des Dames avant de reprendre le chemin des rues : là, il passera devant une galerie d'art pop, ici croisera la devanture d'un accordeur de piano ou d'un restaurateur de cadres, ailleurs il s'assiéra dans un salon de thé ; là encore il repèrera la boutique d'un créateur de mode avant de déboucher, enfin, dans la rue de Lévis où les gourmets des lieux se ravitaillent dans les fromageries, charcuteries et poissoneries qui s'épaulent tout au long de la voie piétonne.

Car Les Batignolles sont, selon les mots d'un serveur de la rue des Dames, une "petite ruche" active qui s'organisent autour du petit square des Batignolles. Les voies ferrées, qui tranchent le quartier pour se rendre à la gare Saint-Lazare, ajoutent au charme d'un lieu qui, malgré ses airs de village, vit une mutation urbaine de grande envergure. Mais, devant les pelleteuses des chantiers qui s'activent au Nord, les habitants des lieux ne perdent rien de leur sérénité et continuent à jouer aux boules.

Pourtant, l'ancien quartier, sous la pression des prix immobiliers, a tendance à se dépersonnaliser. Les multiples ateliers d'artisans et les petites manufactures, qui parsemaient les rues et leur donnaient leur charme, ferment pour laisser la place à des lofts ou des agences de communication. Mais l'esprit du hameau des Batignolles est encore prégnant.

Le passé rural des Batignolles

L'histoire rappelle que ce morceau de Paris fut longtemps un espace campagnard. Sous Philippe-Auguste, vers 1200, Les Batignolles étaient une réserve de gibier royale, où les lapins et les sangliers abondaient et dévastaient, parfois, les cultures alentour ; et au début du XIXe siècle, le hameau des Batignolles est encore un lieu rural, avec des fermes isolées et quelques maisons.

C'est à cette époque qu'une fièvre immobilière s'empare de ces espaces paisibles aux portes de Paris – les Batignolles, Passy, les Ternes, Plaisance. Les bourgeois parisiens construisent leur résidence secondaire aux Batignolles et cohabitent avec les artisans, les rentiers, les officiers à la retraite. En 1830, le village obtient du roi Charles X son autonomie et prend son essor, avec la création d'une mairie, la construction du théâtre des Batignolles en 1838, l'apparition des voies de chemin de fer ou encore la construction, au Nord, de l'enceinte de Thiers...

En 1860, Napoléon III décide, par décret, de rattacher le village des Batignolles à Paris. Le XVIIe arrondissement de la capitale est né mais les habitants n'en abandonnèrent pas pour autant leurs traditions villageoises. A l'orée du XXIe siècle, Les Batignolles sont devenus un lieu attractif qui a su conserver son esprit villageois et qui désormais, accueillent de plus en plus de jeunes couples aisés.

Les Batignolles, un quartier en devenir

Mais, cette ambiance villageoise ne fait pas oublier que les Batignolles est également à la pointe de l'innovation urbaine. Hier, ils virent la construction du chemin de fer de Saint-Lazare ; aujourd'hui, ils accueillent l'important projet Clichy-Batignolles qui fera du quartier un noeud crucial du Grand Paris – avec la construction, notamment, du futur Palais de Justice. Cette oeuvre maîtresse, conçue comme un emblème dominant la ville et visible de Paris et de sa banlieue, culminera à 160 mètres.

L'architecture, l'urbanisme, le design se sont donné rendez-vous sur ces anciens terrains de la SCNF, au nord des Batignolles, entre la rue Cardinet et le périphérique. Les travaux devraient durer jusqu'en 2018 avec notamment l'arrivée de nouvelles stations de métro et de tram. Le projet prévoit également de mettre en valeur le patrimoine laissé par l'histoire du quartier – la gare de Pont-Cardinet, le bâtiment de l'horloge et de la forge, ou les vestiges des fortications de Thiers qui datent des années 1840.

A terme, les immeubles design du nouveau quartier accueilleront des logements et des bureaux, qui s'étageront autour du tout récent parc Martin-Luther King. Créé par la paysagiste Jacqueline Osty, le parc accueille une nature "proche et libérée, qui s'insère entre les volumes bâtis, au plus près des immeubles et diffuse vers les ville existante", et de nombreuses installations sportives y trouveront leur place.

Le parc parc Martin-Luther King (Photo via Flickr)

Les Batignolles, ses galeries, ses boutiques

La modernité des Batignolles tient non seulement à l'urbanisme mais aussi aux boutiques d'art contemplorain et de design, installées dans les rues droites du quartier traditionnel. Au 77 rue Legendre, notamment, se trouve le magasin BLOU, créé en 2010, où on peut acheter ou voir de multiples objets de design contemporain et de décoration d'intérieur. On y trouve du mobilier et des objets design, des luminaires d'éditeurs européens ou encore du prêt-à-porter masculin avec des vêtements de marque (Bellerise, Homecore, Sawa). Au numéro 66 de la même rue, un magasin de vêtements également novateur a trouvé place, Le petit dressing. Conçu comme un dépôt-vente et une vitrine pour de "jeunes créateurs en devenir", il propose des habits pour les enfants de 0 à 10 ans ainsi que pour les futures mamans.

Parmi les galeries d'art contemporain du quartier, le visiteur peut choisir de s'arrêter au Musée privé, au 139 rue Cardinet : c'est là un espace qui expose et vend des tableaux d'art moderne, impressioniste, contemporaine ; des photos et des sculptures anciennes et récentes ; des oeuvres de jeunes talents tels que Claudine Loquen ou Hugo Genet. Créé en 1994 par le colletionneur Patrick Reynolds, Le Musée privé est à la fois "un magazine d'art contemporain et une galerie de collectionneurs dédié à l'art du XXe et du XXIe siècle".

Non loin de là, au 113 rue des Dames, la petite Laverie galerie propose les oeuvres de photographes passionnés. C'est un lieu original et convivial qui organise, en plus des vernissages, des ateliers et animations avec spectacles et lectures publiques. On y croise les photographes de la galerie mais aussi designers et architectes qui dispensent leurs conseils sur des divers thèmes : "habiller les murs de son salon" ou "rapporter de belles photos de vacances".

Les Batignolles et ses théâtres

Les arts plastiques, la photographie et le design cohabitent aussi, aux Batignolles, avec les théâtres. Le quartier traditionel des théâtres parisiens n'est en effet pas loin, et c'est d'ailleurs aux les Ateliers Berthier, au coeur du nouveau quartier de Clichy-Batignolles, que le prestigieux Théâtre de l'Odéon a officiellement déplacé une partie de sa programmation en 2005. Construits en 1895 par l'architecte Charles Garnier, les Ateliers Berhier étaient à l'origine un lieu où les décors de l'Opéra de Paris étaient conçus et rangés. Aujourd'hui inscrits aux Monuments historiques, ils se sont métamorphosés en une salle de 400 places qui accueille une centaine de représentations théâtrales par an – de Brecht, Pommerat, Tchekhov, Marivaux.

Les Ateliers Berthier complètent ainsi l'offre théâtrale que le Théâtre Hébertot, sur le boulevard des Batignolles, propose déjà depuis sa création en 1838 – il s'appelait alors le Théâtre des Batignolles. Doté d'une salle à l'italienne de 640 places, il fut dirigé par Jean Laurent Cochet et vit passer des acteurs fameux – les Guitry, Pitoëff, Dullin... Il accueille notamment en 2014 l'acteur Michel Bouquet dans la pièces absurde et grandiose du Roi se meurt de Ionesco.

Théâtre Hebertot (Photo: D. Queme via Flickr)

Enfin, n'oublions pas le cinéma et la hautre technologie qui ont aussi leur place aux Batignolles, à côté des programmations plus classiques des théâtres. Le projet Clichy-Batignolles prévoit d'ailleurs de construire les sept salles numériques du nouveau cinéma Artplexe, qui proposera aussi des films grand public et d'art et d'essai.


Les Batignolles, une pépinière d'artistes

La modernité et la culture font bon ménage au Batignolles et le quartier perpétuent ainsi une histoire, puisqu'il a accueilli, depuis le XIXe siècle, des artistes et des créateurs d'avant-garde. Paul Verlaine passe son enfance rue Lemercier, Emise Zola a habité la rue de la Condamine, Stéphane Mallarmé organise ses fameux Mardis à la rue de Rome ; et c'est avenue de Clichy, au café Guerbois, que se retrouve dans les années 1870 les maîtres impressionistes du "Groupe des Batignolles" où l'on croise les Manet, Monet, Sisley, Pissaro ou Degas. Au XXe siècle, c'est rue Brochant que la chanteuse Barbara élut domicile et Jacques Brel écrivit la chanson Ne me quitte pas à la cité Lermercier...

Le peintre Guillaume Dubufe (1853-1909) habitait également à l'entrée des Batignolles, dans un hôtel particulier, avenue de Villiers. Cet hôtel est devenu le musée Henner qui conserve la plus grande collection existante du peintre français Jean-Jacques Henner (1892-1905). Le musée permet ainsi de suivre, de portraits en tableaux, l'évolution de l'art et de la technique de Henner tout au long de sa vie. Aujourd'hui, Les Batignolles accueillent toujours des ateliers – certains traditionnels d'autres moins – où des cours de peinture, poterie, couture sont donnés. Citons, parmi eux, l'atelier BDA de Bastien De Almeida qui propose, au 46 rue de la Condamine, des cours de couture et de modélisme dans un style vintage ou l'Atelier du passage où sont donnés des cours de peinture.

Après une longue promenade parmi les boutiques de créateurs, ateliers d'artisans, musées, théâtre, parcs et jardins, le visiteur badaud pourra revenir vers le coeur des Batignolles, pendant que le soir tombe. En face de la mairie, à la terrasse des cafés, il croisera les personnalités des lieux, des artistes, des journalistes, des hommes politiques. A côté du square, le mythique West bar, dont la décoration est inspiré de la série Les Mystères de l'Ouest, accueille de joyeux drilles. Et, en contrebas, les trains repus de Saint-Lazare vont et viennent. Les artistes peintres, derrière les baies vitrées des ateliers de la rue de Rome, les regardent sans doute passer. Mais il y a fort à parier qu'ils ne les prennent jamais pour quitter leur quartier, car, les habitants des Batignolles sont viscéralement attachés à leur morceau de ville dont il ne s'exilerait pour rien au monde.
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