Poitiers, « La Ville aux cent clochers »

Petite préfecture bourgeoise de région pour les uns, ville d’art et d’histoire où il fait bon vivre pour les autres, l’antique cité de Poitiers reste largement méconnue. Et pourtant, deux millénaires d’histoire se sont inscrits dans les rues de cette ville tortueuse et charmante, qui l’ont dotée d’une grande richesse culturelle et intellectuelle.

Photo: Guilhem Vellut via Flickr / CC BY 2.0

Poitiers, dans l’imaginaire collectif, est souvent réduite à une image peu flatteuse – à la fois cité historique vieillissante et pôle scientifique en déclin. Et, quand, après un trajet de 1h40 depuis Paris-Montparnasse, le visiteur sort de la gare TGV située en contrebas de la vieille ville, il n’est pas rare qu’il doute…

Il a en tête un ou deux buildings du Futuroscope et, peut-être a-t-il lu, sur quelque article, que Poitiers est la préfecture de la région de Poitou-Charentes et que la commune comprenait, en 2010, plus de 87 600 habitants.

Il débouche alors sur l’esplanade vacante de la gare, devant laquelle se dresse, au garde-à-vous, une rangée d’immeubles froids. Un boulevard traverse l’endroit. Et quant aux « cent clochers » que le surnom de la ville vante – il n’en voit guère.

Poitiers, cité médiévale au charme puissant

Et pourtant, qu’il ne se décourage pas. Car le Poitiers médiéval possède une vigueur et un charme puissants. Juché sur un promontoire qui domine la vallée du Clain, le centre-ville est un entremêlement de ruelles qui escaladent ou dévalent une colline. Les venelles tortueuses, bordées de maisons médiévales qui se déhanchent ou d’hôtels gothiques, s’ouvrent sur des places où des édifices se déploient en une architecture luxuriante et hardie – une architecture héritière du « Moyen-âge énorme et délicat » (Verlaine)

Poitiers est une ville aujourd’hui où il fait bon vivre, avec ses salons de thé, ses restaurants et ses espaces verts. Au cœur de la ville, le parc de Blossac est un jardin à la française qui remonte au XVIIIe siècle et qu’est venu, par la suite, enrichir un jardin anglais. Les visiteurs pourront également apprécier la cuisine de restaurants tels que Le Vingélique ou le restaurant gastronomique d’Alain Boutin (1 toque au Gault Millau 2011).

Mais, c’est avant tout pour le patrimoine historique que le visiteur se déplace à Poitiers. Le poids de l’histoire, de l’Antiquité à nos jours, pèse sur les pierres des monuments, des églises antiques et médiévales : sur le Palais des ducs d’Aquitaine et les hôtels particuliers gothiques, sur l’Hôtel de Ville qui date du Second Empire et la Grande Poste de style Art nouveau… Aujourd’hui, le visiteur peut profiter des 2000 ans qui, de Poitiers, ont fait une cité d’art et d’histoire.

Une cathédrale de style gothique angevin

Patrimoine religieux, d’abord, qui a valu à Poitiers son surnom de « ville au cent clochers ». Après son évangélisation au IVe siècle par saint Hilaire, la ville devient en effet un évêché – le Baptistère Saint-Jean et son architecture trapue date d’ailleurs de cette époque.

On ne peut plus, d’ailleurs, parler de Poitiers sans évoquer la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, de style gothique angevin, érigé au Moyen-âge en contrebas de la ville. L’immense édifice abrite un orgue célèbre, datant de 1791, œuvre du facteur d’orgue François-Henri Clicquot et classé monument historique. On raconte que, durant la Révolution, l’orgue fut épargné in extremis de la rage anticléricale : alors que les révolutionnaires, grands amoureux des arts et bien décidés à saccager l’instrument, pénétraient dans la cathédrale, l’organiste se mit à jouer l’air de La Marseillaise. Du coup, les sans-culottes renoncèrent à détruire un grand-orgue qui pouvait, ainsi, chanter la gloire de la Révolution.
Mais, à l’époque médiévale, églises et abbatiales fleurissent aussi dans la ville. Certaines accueillent encore les rites sacrés de l’Eglise – Sainte-Radegonde, Saint-Hilaire-le-Grand, Saint-Porchaire… Quant aux vestiges des temples disparus, ils sont partout – on croise même, dans la galerie commerciale du centre-ville Les Cordeliers, les vieilles pierres de l’ancienne Chapelle des Cordeliers à l’ombre desquelles, désormais, des magasins – signe des temps – sont installés.

I y a enfin, érigée en haut du promontoire où la cité s’étage, la fameuse église collégiale romane de Notre-Dame-la-Grande, qui faisait l’admiration, au XIXe siècle, d’un Huysmans. Sa façade sculptée est célébrée comme l’un des chefs-d’œuvre de l’art religieux de cette époque

Vestiges archéologiques et art contemporain

Le mouvement de l’histoire a amené plusieurs églises à endosser une vocation culturelle musée, auditorium – après avoir été des lieux de culte. Poitiers est en effet une ville de culture où les musées côtoient les vestiges antiques et les galeries. Poitiers possède notamment le Musée Sainte-Croix, construit en 1974, s’élève sur les vestiges de l’abbaye du même nom. De style très contemporain – verre et béton – il possède notamment une section portant sur l’histoire de Poitiers et de sa région. Fermé au public depuis 1998, l’hypogée des Dunes est, lui, un site archéologique qui remonte aux premiers temps chrétiens et peut-être même à l’ère païenne.

Mais, à bien regarder, les rues de Poitiers sont elles-mêmes des musées ouverts où le visiteur attentif croise des merveilles d’architecture de la Renaissance – l’hôtel Fumé, de style gothique flamboyant, l’hôtel Jean Baucé, l’hôtel Berthelot… Mais la ville de Poitiers est aussi un espace moderne où la création contemporaine s’expose ou se joue. A la Galerie Grand’Rue, ouverte en 2004, des artistes contemporains tels que Joseph Loughborough ou Ody Saban ont été exposés. Antoine Hyvernaud, son créateur, souhaite suivre le travail d’une vingtaine d’artistes, de renommée internationale, dont il expose et vend les œuvres à Poitiers. Par ailleurs, la ville a achevé, en 2008, la construction du Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP). L’édifice moderne, réalisé par l’architecte portugais João Luis Carrilho da Graça, est un lieu qui accueille toutes les formes du spectacle vivant et permet aux artistes d’aller à la rencontre de leur public.

Poitiers est enfin une ville où la culture alternative a le droit de cité. Le Plan B, notamment, à côté de la gare, est un « bar culturel et solidaire », à contre-courant « des logiques mercantiles où la raison du pognon prime sur les hommes ou leur environnement ». De nombreux concerts, expositions, apéros sont organisés dans cet « espace d’expression, de création et d’information » ouvert à tous.

Poitiers, une ville de savants et d’artistes

Poitiers est également une ville où des artistes et des intellectuels, de renommée internationale, naquirent, étudièrent ou enseignèrent à la fameuse Université de Poitiers, l’une des plus anciennes de France.

Au XVIe siècle, le poète des Regrets, Joachim du Bellay, rencontre Ronsard et Rabelais à Poitiers alors qu’il y faisait ses études. Descartes, après eux, y fit son droit. Au XXe siècle, la ville vit naître l’auteur des Mots et des choses, Michel Foucault, avant d’accueillir le professeur Emmanuel Lévinas dans les années 1960. La ville de Poitiers a également nourri des musiciens célèbres – notamment Louis Vierne qui fut titulaire des grandes orgues de la cathédrale de Notre-Dame-de-Paris jusqu’à sa mort en 1937. Enfin, et pour montrer la diversité des talents qui crûrent en ces lieux – rappelons que le chef cuisinier Joël Robuchon est lui aussi né à Poitiers. En 2013, le guide Michelin lui décernait un total de 28 étoiles, faisant de lui le chef le plus étoilé au monde…

Poitiers, une cité belliqueuse

Mais, il ne faudrait pas croire que la profondeur culturelle, artistique, intellectuelle, qui caractérise Poitiers, se soit creusée au détriment d’un destin plus romanesque. Poitiers fut, en réalité, balancée, durant des siècles, par des guerres et des combats.

Clovis bat à Vouillé, non loin de Poitiers, le roi des Wisigoths Alaric II ; en 732, Charles Martel repousse les Omeyyades venus d’Espagne ; c’est au tour des Normands d’être défaits à Poitiers avant qu’ils ne la dévastent. Au XIIe siècle, la fameuse Aliénor d’Aquitaine établit sa cour à Poitiers, dans le Palais qu’elle fit construire et qui, de nos jours, est en partie devenu le Palais de justice de la ville. Elle fait alors passer la ville, par son second mariage, dans le domaine anglais des Plantagenêt. Philippe-Auguste la reprend, le Prince Noir l’arrache à la France, le fameux Du Guesclin la conquiert à nouveau. Dans la tourmente de la Guerre de Cent ans, la ville devient même, pour un temps, la capitale du Royaume de France. En 1429 Jeanne d’Arc y sera interrogée et examinée, avant de recevoir le commandement de l’armée du Roi, et commencer l’incroyable épopée que l’on sait.

Durant les guerres de religion de la Renaissance, Poitiers est l’ultime bastion de la Ligue catholique et repousse l’armée royale pendant cinq ans. Mais, à partir de la fin du XVIIe siècle, Poitiers s’enfonce insensiblement dans « une période de léthargie ». Toujours est-il que la ville se modernise et s’étoffe : sous le Second Empire, le chemin de fer fait son apparition, et, à partir de 1960, la ville se modernise encore et s’étend loin du centre-ville historique.

Le temps des guerres n’est plus, mais le poids de cette histoire guerrière pèse sur ces rues désormais calmes. Mais les Pictaviens qui foulent les pavés, où marchèrent Aliénor d’Aquitaine et Jeanne d’Arc, se souviennent que leur cité s’est construite au fil d’une épopée.

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