La Cité du vin a ouvert ses portes à Bordeaux en 2016 et j’en foulais le sol la semaine dernière, percluse d’a priori pas franchement positifs. Au lieu d’une Cité prétentieuse, je découvris un lieu atypique et foisonnant. Amateurs d’œnologie, néophytes patentés ou Bordeaux-sceptiques, courrez-y, vous ne le regretterez pas.

Juste derrière le nouveau pont Chaban Delmas, qui lève son tablier à la faveur d’immenses paquebots, s’érige une forme étrange et colossale. Ses contours ronds et sinueux se parent de reflets dorés et prennent des allures de vaisseau futuriste. Sa forme singulière symbolise le mouvement du précieux liquide tournoyant dans le verre, ou encore des pieds de vignes s’entortillant autour d’eux-mêmes. Le style abstrait de l’édifice permet à chacun de laisser voguer son imaginaire pour y voir ce qu’il veut…mais il s’agit bien de la Cité du vin. Plus concrètement, sa charpente en bois abrite un espace de 13 000 m2, huit étages dont quatre à visiter, où sont représentées soixante-seize régions viticoles pour huit-cent références en tout. Mais pas de panique, tout est très bien décomposé : deux étages d’exposition permanente, un étage d’exposition temporaire et le Belvédère, clou du spectacle où le visiteur, perché à 35 mètres de haut, déguste un verre du vignoble de son choix. Mieux vaut prendre sa journée pour savourer pleinement ce séjour au pays du vin.

Déambulation Y
Le parcours permanent propose une déambulation libre à travers toutes les facettes du vin. À l’entrée de l’espace d’exposition, le personnel vous propose un audioguide pas comme les autres. Celui-ci à la forme d’un smartphone et son utilisation est obligatoire, il détient tous les contenus de l’exposition. Cinq grands thèmes à traverser pour dix-neuf modules. La scénographie, immersive et d’une modernité féroce, a été conçue selon la logique de la génération Y. On scanne les codes pour entendre des mini modules qui n’excèdent jamais deux minutes ; on zappe, on y revient, on change de thématiques, on touche les écrans… L’offre de contenus est colossale (dix heures en tout) mais fragmentée de la sorte, à l’image de notre manière de consommer l’information et la culture sur internet. On n’est pas habitué à cela dans un musée ; agréable surprise.
Le parcours est ludique, pensé pour toutes les sensibilités. Si vous êtes plutôt féru d’Histoire, vous pourrez apprendre quels fleuves ont portés le commerce du vin et remonter aux origines de cette culture millénaire. En revanche, si votre approche est plus littéraire et romantique, vous pourrez écouter Euripide ou Baudelaire, tout en voyant défiler des reproductions de jarres peintes et autres représentations évoquant l’ivresse. Ce parcours, totalement digital, est mis au service d’une mine d’informations, collectées par un collège d’érudits en tout genre. La scénographie se révèle elle aussi archi moderne et très sophistiquée. Quant aux supports, ils changent sans arrêt. Un coup, on nous enferme dans les murs de Pompéi, puis on se retrouve au centre d’une cuve pour atterrir sous une coupole où défilent mille images. Pour beaucoup de modules, les scénographes ont choisi des petites cages de scènes suspendues, auxquelles se colle le visiteur et d’où il voit se dérouler diverses animations créées comme des maquettes de théâtre, des esquisses de films, tout cela avec finesse et originalité. Certains modules sont même proposés sous forme de mini jeux vidéo, dans lequel l’utilisateur crée, par exemple, son propre cocktail. Les propositions affluent sans jamais oppresser le visiteur, qui se laisse surprendre à son rythme.

L’espace « polysensoriel » achève de convaincre le spectateur que ce musée ne ressemble à aucun autre. Sorte de temple de la synesthésie, on tâche d’y travailler son nez, à l’aide de tous nos sens. Divers arômes sont placés chacun sous une cloche, reliée à une poire qui, quand on la presse, délivre la fragrance correspondant à l’objet exposé. La vue et l’odorat travaillent ici ensemble et promettent des surprises. On redécouvre l’odeur du crayon à papier, du caramel, on respire les agrumes, nos sens en éveil s’épanouissent et le côté jeu, ravi l’enfant en nous. On joue aussi à trouver les couleurs des différents vins, on se trompe beaucoup mais on apprend !
Il est l’heure de rendre le petit compagnon de route aux ouvreurs, nous quittons l’exposition permanente, car c’est loin d’être le seul endroit à visiter.
Vie et vin de la cité
À l’instar de l’Institut du monde arabe (à Paris), la Cité du vin constitue un lieu de vie à part entière. Entre deux expositions, on peut aller reposer ses pieds en Salle de lecture, où l’on trouve des revues scientifiques, des ouvrages spécialisés, des Beaux-livres et même Le Vin pour les Nuls. En s’installant dans un des fauteuils, on s’abandonne à la rêverie en contemplant le bassin à flot, le chantier naval de Bordeaux et les toutes nouvelles halles de Bacalan… Pour les plus pragmatiques, il est possible de s’inscrire à des ateliers de dégustation ludiques, à l’approche aussi digitale et immersive que durant le parcours permanent. On goûte du vin argentin comme si on y était, grâce à la vidéo, aux sons, aux odeurs… Et c’est aussi la force d’un tel endroit, qu’on attendait au tournant sur l’ouverture au monde. Loin de prôner une supériorité quelconque ou d’y consacrer plus de contenus, Bordeaux apparaît ici comme un vignoble entre les autres, même si chacun connait son importance.

Après un voyage fictif en Amérique du Sud ou une pause contemplative, nous voici arrivés à l’espace d’exposition temporaire. Ce dernier accueille deux événements par an, rythmés au fil des saisons. Au printemps on y propose une exposition artistique, cette année « Le vin et la musique, accord et désaccords », et à l’automne, c’est un vignoble invité qui fait son exposition. Mais il n’y a pas que des expositions à la Cité du vin, loin de là. On peut aussi flâner dans les jardins (en libre accès pour tous), venir pour un concert dans l’auditorium Thomas Jefferson, ou tout simplement, aller au restaurant en rez-de-jardin ou bien tout en haut de l’édifice.
Climax
Le Belvédère, d’où l’on surplombe la ville anciennement endormie, s’offre au visiteur comme une récompense pour avoir parcouru l’histoire du vin au gré des étages grimpants. Ici, des sommeliers travaillent sous un plafond entièrement constitué de bouteilles vides et étincelantes bien qu’un brin inquiétantes. Ils guident le visiteur en lui suggérant tel vin brésilien pétillant, tel rouge argentin dont le terroir s’apparente aux Bordeaux… On déguste, la robe du vin tournoie dans le verre pendant que nos corps suivent le chemin circulaire tracé par les baies vitrées. La tête tourne elle aussi, étourdie d’images, de sons, des mots, de parfums. Avec seulement deux ans d’existence, l’ambitieuse cité du vin a de beaux jours devant elle et risque de s’imposer comme un lieu touristique incontournable à Bordeaux, voire en France.





