Sarajevo, à la croisée des cultures

Nichée au creux des collines de la fascinante péninsule des Balkans, Sarajevo conte à travers ses rues sa riche histoire métissée et les horreurs de la guerre. Balade dans l’une des plus belles capitales européennes.

Sarajevo (Photo: Gabriel Hess via Flickr)

Et soudain apparut Sarajevo…

Le voyage fut long. Long et sinueux. A travers la Bosnie, ce petit pays encastré au fin fond de l’Europe, au fin fond des Balkans, au fin fond de ces paysages spectaculaires de collines verdoyantes, de hautes montagnes infranchissables, de canyons vertigineux qui plongent dans des rivières turquoise franchies par des ponts ottomans plusieurs fois centenaires. Alors pour arriver à Sarajevo par la route il faut se munir d’un sacré brin de patience. Patience devant la langue d’asphalte qui serpente interminablement dans le paysage boisé. Patience devant les cols qu’il faut franchir et franchir encore. Patience face aux contrôles policiers inopinés, aux képis surgissant comme de nulle part au milieu de hauts plateaux verdoyants absolument dépeuplés. Et puis, alors que l’on n’y croit plus, derrière une dernière colline, alors que la route s’enfonce dans une énième vallée en cuvette apparaît soudain Sarajevo. Et l’émotion est palpable.

À la rencontre de l’est et de l’ouest

La ville s’étend enfin sous les yeux du voyageur : ses toits rouges, ses clochers, ses minarets, ses croix orthodoxes. Sarajevo accueillante et grande ouverte. Grande ouverte comme elle l’était 4 ans durant pour les troupes serbes qui la pilonnèrent du haut de ses collines, pour le plus long siège de l’histoire moderne, ne lui laissant aucune chance, envoyant en poussière et gravats des siècles d’histoire, de tradition, de multiculturalisme, de cohabitation pacifique.

A Sarajevo, on raconte que la ville est une des seules au monde où l’on peut d’un même coup d’œil, observer une mosquée, une église catholique et une église orthodoxe ; où l’on peut au gré de ses déambulations déguster un café turc et des pâtisseries austro-hongroises. Parce que Sarajevo fut longtemps à la croisée des chemins, coincée entre Occident, dans l’empire austro-hongrois et Orient, dans l’empire ottoman. Ces tiraillements intérieurs, ce déchirement identitaire, cette schizophrénie culturelle a toujours fait la force de la ville. Jusqu’à 1992. Jusqu’à cette terrible, si terrible guerre civile.

Une tentative d’urbanicide

Symbole des guerres balkaniques, de la barbarie écrasant l’humanisme, Sarajevo connut du 5 avril 1992 au 29 février 1996, l’un des plus longs sièges de l’histoire contemporaine. Quotidiennement bombardée par les positions serbes postées sur les collines environnantes, la capitale bosniaque paya un lourd tribu : 14 000 morts (dont une moitié de civils) et une ville ravagée, détruite, annihilée. Pourtant, malgré la destruction, malgré les flammes qui réduisirent en cendre tous les ouvrages de sa bibliothèque, malgré la peur qui hantait ses habitants pris au piège, emprisonnés par leurs collines pourtant si familières, Sarajevo a résisté, s’est relevée et a su conserver son état d’esprit si particulier, sa tolérance religieuse et son ouverture culturelle.

Aujourd’hui une page s’est tournée, pourtant la guerre est présente à tous les coins de rue. Tellement présente que les autochtones disent ne pas la voir. Pourtant chaque immeuble, chaque monument religieux, chaque mètre carré de bitume semble porter les traces de la guerre : impacts de balle, d’obus, de shrapnels qui tachètent la ville et rappellent aux fantômes du passé. Ou encore ses cimetières avec leurs petites tombes blanches, qui semblent s’étendre à perte de vue sur les pentes des collines, à la place d’anciens parcs, stades de foot, ou installations sportives conçues pour les jeux olympiques d’hiver de 1984, le moment de gloire de la ville avant l’anéantissement.

Autre particularité de la capitale bosniaque : les roses de Sarajevo. Nom donné à la résine rouge venue combler les trous d’obus sur les trottoirs et routes, à la forme suggérant vaguement une rose et rappelant les morts causés par ces attaques aveugles, blessant, mutilant et tuant principalement parmi les civils.

Une balade en ville

Alors comment expliquer que malgré la guerre, malgré les morts, malgré le ressentiment, Sarajevo demeure une ville si belle, si fascinante, si attirante et surtout si tolérante. La réponse devient évidente lorsque l’on se promène dans les petites ruelles de son quartier ottoman, Baščaršija. C’est là, dans ce bazar ottoman, dans ce labyrinthe anarchique de petites échoppes de plain-pied vendant bibelots en étain et tapis traditionnels colorés, que se crée la magie des sens.

La balade vous mène vers de nombreux bouisbouis cuisant au charbon la spécialité locale : les ćevapčići, sortes de petites saucisses de viande hachée et épicée qui se consomment avec du pain et des oignons crus. L’odeur des braises et de la viande cuisant se mélange avec les saveurs du café turc traditionnel, servi en terrasse à des autochtones, tirant sur leurs cigarettes et poussant mollement leurs jetons de backgammon. En face, quelques ateliers d’artisans confectionnent divers objets en cuivre à partir d’obus tombés sur la ville et viennent ajouter la musique de leurs marteaux s’écrasant sur le métal à l’ambiance du quartier, dominé par les minarets des mosquées plusieurs fois centenaires.

À quelques rues de là, l’ordre fait place à l’anarchie, les petites ruelles tortueuses ont été remplacées par de belles avenues, les baraques en bois métamorphosées en magnifiques immeubles de style classique. Nous voilà désormais dans le quartier autrichien, temple commercial avec ses boutiques et ses jeunes apprêtés arpentant ses rues d’un pas décidé.

La rivière Miljacka, un peu plus loin, ne s’en laisse pas conter. Le cours d’eau, tranquille, qui coupe la ville en deux, en a connu, des bonheurs et des drames. Comme cette chaude et ensoleillée matinée de juin 1914, où l’archiduc François Ferdinand fut assassiné sur ses berges, plongeant le continent européen dans sa première guerre totale.

Lukavica, le symbole d’une ville toujours divisée

Malgré ce passé trouble, malgré cette volonté d’aller de l’avant, d’oublier le passé, certaines tâches d’ombre planent toujours sur la ville. Le quartier de Lukavica en est le meilleur exemple. Le voyageur distrait n’aura pas l’impression de changement alors qu’il arpente ces quartiers résidentiels assez ternes de Sarajevo. À peine remarquera-t-il, qu’il faut descendre du tram au milieu d’un boulevard et continuer les derniers mètres à pied pour entrer dans le quartier de Lukavica, alors que des bus attendent à une centaine de mètres, eux aussi à un terminus. Peut-être remarquera-t-il le panneau indiquant « Bienvenue dans la République serbe de Bosnie » ou peut-être fera-t-il attention aux nouveaux drapeaux le long de la route, au nouvel alphabet brusquement survenu. Peut-être comprendra-t-il alors qu’il a passé une frontière, presque inexistante sur les cartes, mais qui marque pourtant profondément ce pays. Entre la Fédération bosniaque et la République serbe de Bosnie.

Deux entités profondément hermétiques qui font pourtant partie du même pays. Un héritage empoisonné de la guerre qui continue de paralyser l’un des états les plus jeunes d’Europe, marqué par la division d’une moitié de son pays qui lui tourne le dos, regardant assidument vers la Serbie voisine, dont elle emprunte les symboles, utilise la monnaie et vénère les héros.

Quels espoirs ?

Alors si Sarajevo demeure certainement l’une des capitales européennes les plus fascinantes et les plus sous-estimées, on peut se poser la question de son devenir. Les récentes manifestations monstres contre la corruption et le coût de la vie ont fait ressurgir les questionnements sur la viabilité de cet état profondément divisé, à l’économie en berne et au chômage galopant. A mesure que les années passent, la guerre semble toujours hanter la géographie du pays, les relations entre les frères ennemis Bosniaques musulmans et Serbes orthodoxes peinent à se résoudre. Il faudra cependant qu’une solution durable soit trouvée, pour permettre à la Bosnie de se projeter avec optimisme dans le futur et oublier, autant que possible, les fantômes du passé.

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